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vendredi 1 mai 2015

Haute-Marne (2) : Vous avez dit Tradition ?



Seconde et dernière étape de notre découverte de la Haute Marne. Bien sûr, nous reviendrons car ce département en vaut bien le détour. Même en train Corail qui soulignons-le, va dix fois moins vite qu’un Airbus A380, ce qui permet au voyageur avide de bien détailler un paysage bouleversant de monotonie.


Après les couteaux de Nogent, Syracuse et Kairouan du grand Bernard Dimey, le régional de l’étape ou plutôt l’enfant de pays, nous allons évoquer et reprendre en chœur un mot qui a bien du mal à se frayer un chemin dans notre monde actuel où la plupart des objets n’ont plus d’âme puisque tout se jette dans les fosses abyssales de l’obsolescence programmée. Je n’arrive pas à croire que l’intelligence humaine ose concevoir des biens manufacturés dont on attend avec avidité de pouvoir les jeter à la poubelle afin d’en consommer d’autres toujours plus sophistiqués et ainsi de suite… Mais laissons cela.


Le mot dont il est question est celui de Tradition. Définition du Larousse : Tradition, nom féminin, du latin traditio, action de transmettre. Principaux synonymes : coutume, pratique, rite, usage. Refermons notre Larousse car à première vue, force est de constater que notre époque digère mal ce mot au point d’en faire des remontées acides. Elle ne le comprend plus. Paradoxe pour une époque qui prône la transmission de l’information à tout va, possiblement en quantité mais bien plus passablement en qualité.


Ici en Haute Marne, entre Coiffy, Fayl-Billot et Isômes, la tradition est le dénominateur commun de trois démarches sans lien les unes avec les autres. Et pourtant, c’est une tendance qui se généralise bien au-delà de cette région. Focus sur trois coups de cœur sur lesquels il convient de s’arrêter.


Fayl-Billot et le pays Vannerie-Amance en Haute-Marne. Depuis plus de trois siècles, on y coupe, noue, lie, tresse et tisse l’osier. Un osier blanc, brut ou vert produit et récolté sur place. C’est ici que se trouve la Maison de la Vannerie qui expose de véritables chefs d’œuvre ; tout ce que l’on peut faire avec un brin d’osier mais surtout avec un solide et savant savoir faire qui ne s’improvise pas.


vannier au travail ©Gérard Conreur
vannier au travail ©Gérard Conreur


Le travail est beaucoup plus physique qu’il n’y paraît car la matière ne se laisse pas faire. Il faut des doigts d’acier et une grande patience pour conduire le brin centimètre par centimètre à dessiner des volumes à l’esthétique et à la solidité incomparables. Aujourd’hui, une quarantaine de professionnels sur la région de Fayl-Billot vit de la vannerie, à noter un seul rotinier. Les premiers vanniers apparaissent sur les registres communaux dès 1688. Dès le XVIII° siècle, l’osier couvre à Bussières-les-Belmont, des terres qui se révèlent adaptées à sa culture. L’activité prend un essor spectaculaire au XIX° siècle. En 1905, 1800 vanniers vivent de cette spécialité. Les oseraies envahissent la vallée du Saulon, du Fayl, de la Resaigne et de l’Amance. L’osier produit des brins avec des qualités de souplesse et d’élasticité, variables selon son usage. Une oseraie atteint son meilleur rendement à 5 ans et produit en moyenne pendant 20 ans.


L’arrivée de la matière plastique dans les années soixante et la concurrence étrangère ont obligé les vanniers à s’orienter vers la fabrication d’articles design et contemporains, la réalisation de plantations d’osier vivant et de décors d’osier autoclavé. En France, quelques deux cents vanniers sont recensés avec deux pôles, l’un en Touraine à Villaines-les-Rochers, l’autre en Haute-Marne. Ici se trouve le centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricole – Ecole Nationale d’Osiériculture de Vannerie. Il faut des années pour maitriser le métier. Dernier point pour conclure : ne mégotez pas lorsque vous choisissez un article en osier. Optez de préférence pour une fabrication française de qualité et il faut y mettre le prix, il n’y a pas de miracle mais c’est très écolo, 100% naturel et recyclable, inimitable et en plus ça dure des siècles.


Vins des Coteaux de Coiffy, vins de fleurs et Hypocras et douceurs des Cassis d’Alice à Isômes…



La Haute-Marne est un pays discret de bonheurs secrets. Souvenez-vous de cette truffe de Bourgogne et de Champagne , la Tuber Uncinatum, ce diamant gris qui fait le bonheur du chef Jean Genevois et de ses deux chiens truffiers, dans les bois du côté de Chaumont. Nous avions suivi Jean en cuisine.

Dans ce même reportage, l’or rouge de Guy Camus, le safran, était lui-aussi à l’honneur. Si un orpailleur fait rarement fortune en rinçant des tonnes de cailloux, il en faut de la patience pour récolter les fragiles pistils du crocus sativus. Dans ce pays de valons doux à la terre profonde et grasse, le bonheur naît de découvertes paisibles. On parle ici du pigeon du Barrrois à Richebourg, des écrevisses à pattes rouges il y a peu menacées, dont la chair est si délicate. Et pour terminer le repas, le fromage de Langres à l’odeur forte, au goût subtil, reste le roi du plateau, non de Langres mais de votre table.



Le Plateau de Langres © Gérard Conreur
 Le Plateau de Langres © Ph Lemoine


 
Le plateau de Langres sur votre table © Ph Lemoine
Un autre plateau de Langres sur votre table © Ph Lemoine

Notre visite se poursuit, verre en main à la santé de ceux dont le bonheur est de faire celui des autres.

Florence Pelletier nous accueille sur le côteaux de Coiffy dans le sud du département sur les trois communes de Coiffy-le-Haut, Coiffy-le-Bas et Laneuvelle. Production de vins de pays : blanc, rosé, rouge et méthode traditionnelle. 

La cave est sombre, fraiche, la dégustation heureuse. Tellement heureuse que je n’ai pas réussi à photographier notre hôte.

Hypocras et vins de fleurs © Gérard Conreur
Hypocras et vins de fleurs © Gérard Conreur


Florence Pelletier a plus d’une corde à son arc, plus d’un nectar pour nos papilles. Elle a remis au goût du jour les vins de fleurs qui étaient tombés dans l’oubli mais aussi ces vins chargés de miel et d’épices, les hyprocras qui nous replongent au Moyen-Age. L’expérience vaut le détour, la tradition a vraiment du bon.


Les Cassis d'Alice de Cécile Aspert



Cécile Aspert, bassines de cuivre et artisanat du terroir © Gérard Conreur
Cécile Aspert, bassines de cuivre et artisanat du terroir © Gérard Conreur
Alors que l’après midi s’achève nous voici aux Cassis d’Alice à Isômes. 

Les Cassis d’Alice c’est encore et toujours l’histoire d’un retour heureux vers le passé. L’histoire d’une liqueur de cassis créée dans les années 30 par Alice, la dame brune des étiquettes… Un lien de parenté.  

Cécile Aspert a eu la très bonne idée de reprendre ces recettes presqu’oubliées et de les faire renaître. Il y a derrière tout cela, une ligne complète qui tourne autour du fruit rouge : liqueur et crème de cassis, sirops, nectars ou encore biscuits ou confitures. Les Cassis d’Alice, un bon goût retrouvé, délicieusement artisanal. (Un site internet est en préparation).

 
Cassis, des petites boules d'or noir © Gérard Conreur
Cassis, des petites boules d'or noir © Ph Lemoine


Haute-Marne (1) Du côté de Nogent ? Oui mais en Haute-Marne !



L’un des quatre départements qui forment l’actuelle région Champagne-Ardenne, la Haute Marne, côtoie à l’est la Meuse et les Vosges et au sud la Côte d’or et entre Lorraine et Bourgogne une frange de la Haute-Saône de la région Franche Comté. Chaumont, Préfecture de la Haute Marne, est située à un peu plus de deux heures en train Corail de Paris.

L'Idéal Chaumontais (DR)
L'Idéal Chaumontais (DR)



Ah, j’oubliais… Chaumont est aussi la patrie de l’Idéal Chaumontais… Une pâtisserie locale composée d’une meringue aux amandes garnie d’une crème pralinée. Malgré différents séjours ici, je ne me suis toujours pas régalé de ces saveurs si douces que j’imagine avec gourmandise. Mais revenons à ce pays et pourquoi toutes ces précisions géographiques ? Parce que rien ne semble attirer le visiteur, ici, dans cette région bien calme où dit-on parfois, il ne se passerait pas grand-chose…

Mais cette première impression n’est pas forcément la bonne. D’abord le pays est harmonieusement vallonné et quelques plateaux qui façonnent le relief ne sont pas passés inaperçus bien longtemps. Celui de Langres caractérise un lieu qui donna longtemps un accent grave à nos bulletins météo quotidiens. Le plateau de Langres et sa bonne ville de Langres où naquit Denis Diderot serait ainsi l’endroit le plus froid de France… mais ce n’est pas sur ce détail qu’il faut s’arrêter. Langres, c’est aussi un fromage très apprécié des connaisseurs. Mais, comme dirait la pub : ce n’est pas tout…

Du côté de Langres, la Marne prend sa source tandis que tout au nord du département, le général De Gaulle termina ses jours en achevant une réussite à La Boisserie à Colombey-les-deux-Eglises. Un autre personnage tout aussi démesuré est inhumé dans le petit cimetière d’une commune qui s’appela Nogent-le-Roi puis sous la Révolution, Nogent-Haute Marne puis Nogent-en-Bassigny et enfin plus récemment après avoir absorbé quelques communes environnantes : Nogent.


Bernard Dimey (DR)
Bernard Dimey (DR)
Ici repose celui qui rêvait tant de voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan, celui qui avait offert à Zizi Jeanmaire son truc en plumes (musique de Jean Constantin). Ivrogne et pourquoi pas. Ami de Ferré, Cocteau, Mouloudji, les frères Jacques, Montand, Greco, Reggiani. Il avait même fait chanter l’inoubliable Michel Simon, avec sa gueule de lotte percutée par un mérou :
Mémère, tu t´en souviens, de notre belle époque,
C´était la première fois qu´on aimait pour de bon.
A présent, faut bien l´dire, on a l´air de vieux schnocks, Mais c´qui fait passer tout, c´est qu´on a la façon. 

Et il avait même tourné dans Tant qu’on a la santé du grand Pierre Etaix.

Bernard Dimey est mort sans avoir atteint le demi-siècle, en 1981 mais pas un 10 mai, là-haut sur la Butte Montmartre où il vivait, une rue porte désormais son nom. 









Cette double parenthèse refermée comme un livre plein de nostalgie, revenons à Nogent avec cette fois une référence au cinéma des années Trente, le cinéma de Gabin. Dans le film La bête humaine, très librement adapté de Zola en 1938, Roubaud, sous chef de gare du Havre, incarné par Fernand Ledoux, jaloux comme une teigne, trouve par hasard dans un petit appartement non loin de la Gare Saint-Lazare, un canif et heureux de sa trouvaille, il affirme le sourire aux lèvres : « mais, c’est un nogent ! »

Oui un « nogent » car pour les amateurs de belles lames, il existe Opinel, en Savoie, Laguiole dans l’Aveyron et à Thiers et bien sûr Nogent en Haute-Marne. Ici même au XIX° Siècle plus de 10.000 ouvriers-paysans façonnaient, meulaient et polissaient des lames dont la qualité et la réputation étaient reconnues bien au-delà de notre vielle Europe.


coutellerie de Nogent ©Philippe Lemoine
coutellerie de Nogent © Philippe Lemoine

La coutellerie et la cisellerie de Nogent a connu plus d’un Meilleur Ouvrier de France. Un couteau, bien entendu, ce n’est pas qu’une lame même si elle frise l’excellence, il y a aussi tout le reste, le mécanisme, l’assemblage rigoureux de différents éléments, le manche de différentes matières telle que la corne ou le bois de cerf. Couteaux fermants, de chasse, art de la table, coupe-cigares, ouvre-lettres, taille-plumes pour l’écriture, fins ciseaux à broder pour demoiselles à marier ou nécessaire de couture pour mère de famille ou grillon du foyer, lourds ciseaux de tailleurs dont les mâchoires dévorent l’étoffe sans faire un pli, objets de luxe en ivoire qui ont toujours la côte, en écaille, ou en métaux précieux, instruments chirurgicaux dont le tranchant doit être sans bavure…


©Ph.Lemoine
© Ph.Lemoine
On fabrique encore et toujours du Nogent avec ce même savoir faire, ce même amour de la belle ouvrage transmis de génération en génération. 

Et quelque chose me dit qu’on y reviendra avant longtemps. Une visite au musée de la coutellerie et cisellerie de Nogent s’impose vraiment car la main de l’homme est sans contexte le plus bel outil de la création. 

Le musée est situé au cœur même de la petite ville, Place du général de Gaulle, vous n’aurez aucun mal à le trouver et plusieurs artisans couteliers dans la commune ou ses environs pourront vous proposer des produits dans la pure tradition nogentaise. 

Le prix ? Aussi cher sinon plus qu’un smartphone mais ça dure beaucoup plus longtemps...









échantillons de colporteur, Musée de la Coutellerie ©Gérard Conreur
échantillons de colporteur, Musée de la Coutellerie ©Gérard Conreur


Pour tout savoir de Nogent et même bien davantage… cliquez sur ce mot magique.

Gérard Conreur  Mars-Avril 2015